Recherche-action coopérative
Laboratoire du social

Recherche-action et éthique de la coopération

Je me réfère volontiers au terme de recherche-action coopérative pour décrire la dynamique d’hybridation que je privilégie entre recherche et action, tant dans des propositions d’animation que dans mon éthique du lien avec les personnes.

Bien que ce terme désigne un spectre de pratiques diversifiées, un des fils directeurs de mes propositions consistent à emprunter et croiser des démarches d’éducation populaire ainsi que des réflexions et dispositifs de la recherche pour tisser mes pratiques. Il s’agit ainsi d’imaginer des dispositifs adaptés à la dynamique des groupes mais aussi de soutenir ma propre réflexivité pendant l’accompagnement.

La référence à l’éthique de la coopération, telle que la définit R. Sennett est explicite dans mon référentiel en ce qu’il privilégie l’empathie, la convivialité, la facilitation… comme façons d’être et d’agir en société et singulièrement dans les groupes.

En venant radicaliser une démocratie en acte par des pratiques d’égalisation des savoirs et de reconnaissance des personnes qui s’impliquent dans la recherche,  mes pratiques soutiennent cette recherche de symétrisation des positions des personnes impliquées, qui traverse nos sociétés contemporaines, mais qui peine à se déployer pleinement au sein des institutions du social.

Concrètement, cela se traduit pour moi, en tant que chercheuse et animatrice-facilitatrice, par une attention spécifique aux prises de parole des un.e.s des autre.s dans les échanges, ainsi qu’aux dimensions sensibles qui s’y expriment. De même, je tente d’articuler des propositions et de la matière à rebonds avec une écoute sensible, une attention et une empathie avec les personnes, afin de favoriser des pratiques dialogiques et réciprocitaires fondant ce que je nomme des pratiques coopératives.

La recherche-action est pour moi bien plus qu’un choix méthodologique, elle est une dimension centrale de mon positionnement qui caractérise la façon dont je maille  l’interface de la recherche et de l’action. À ce titre, je considère que mon rôle est de stimuler la mise en recherche d’un collectif d’acteurs.trices et de me mettre en recherche avec eux.elles.

Centralement, je me reconnais aussi dans ce que la recherche a d’incertain, de déstabilisant et d’impliquant pour chacun des participant.e.s, dans des termes assez personnels, voire intimes. En m’impliquant  en tant que personnes ressources  et/ou alliées, j’engage a cette occasion des relations de proximité générant des amitiés, des envies, des tensions et, parfois aussi, des déceptions.

 

Susciter des expériences sensibles, subjectives et éthiques pour sortir des impuissances d’agir.

Les recherches-actions coopératives constituent des fabriques du commun. Elles nourrissent des expériences démocratiques singulières et suscitent de nouvelles sensibilités et subjectivités dans le rapport aux personnes, aux situations sociales, aux lieux, au politique…

Elles sont soutenues par des manières d’être et de pratiquer la recherche qui rejoignent des orientations du programme fondateur de Paolo Freire pour qui «  dans la recherche-action il s’agit d’associer l’émancipation en tant qu’objectif de recherche à la participation en tant que principe méthodologique directeur » (Coenen, 2001). Source d’inspiration pour des mouvements d’éducation populaire, ce dernier et d’autres, comme par exemple Henri Desroche (1990), ont imaginé des formes d’apprentissage pour étayer le pouvoir d’agir des acteurs en repensant le lien entre recherche et action, souvent distendu par un travail de purification conceptuelle et/ou de sacralisation de la recherche.

Dans la période de questionnements démocratiques que nous vivons, renouer avec des débats historiques autour de la place d’une science engagée en faveur d’un réformisme social, comme au début du XXème siècle dans le projet de University Settlement (Mauduit, 2011) me paraît stimulant et nécessaire.

La pratique du laboratoire social, par distinction avec le laboratoire universitaire, explore l’expérience d’une décentration radicale des modalités, finalités de la recherche, de ces concepts, de ces dispositifs et du positionnement des chercheurs. Ce dernier comme le soutient Harry Coenen ( 2001) est souvent problématique, y compris dans certaines recherches-actions, dans la mesure où la base de la relation d’équivalence entre chercheurs et acteurs reste insuffisamment réfléchie et développée.

Trois orientations me paraissent aujourd’hui caractériser  les recherches-actions coopératives que j’accompagne seule ou aves d’autres :

  • ces démarches accréditent les personnes et leurs connaissances du monde social en privilégiant des dispositifs d’exposition de leurs pratiques sociales, de formalisation de leurs pensées et de circulation d’argumentaires ;
  •  parce que ces recherches-actions se situent dans une lecture critique des rapports sociaux, elles se donnent pour objectif de rendre saillants l’invisibilisation de situations sociales et/ou des dénis de reconnaissance et proposent des modalités inspirées de la recherche, pour les identifier et les interroger dans un cadre collectif ;
  • la pédagogie sociale mobilisée s’appuie assez centralement sur des dynamiques collectives inspirées de l’éducation populaire, comme la pédagogie de la communauté [1] ou des communs, ce qui dans le contexte néolibéral contemporain constitue a bien des égards une expérience radicale et suppose, pour l’animatrice-facilitatrice, une implication, une auto-réflexivité et une éthique du lien.

Dans ces démarches, il s’agit de soutenir des expériences sensibles, subjectives et éthiques pour sortir des impuissances d’agir de l’animation et du travail du social qui constituent nos terrains d’exploration contemporains. Ces trois axes dessinent des orientations pour une conception d’une pratique de la recherche ouverte à d’autres mondes, car impliquée, contributive et critique.

[1] Comme le soutient Noah De Lissovoy dans Pédagogie de La communauté (2019),   « Les nouveaux mondes qui s’épanouissent dans le contexte d’un ensemble démocratique et dans le cadre d’une contre attaque contre le principe de domination sont chargés de nouveaux mois, de nouvelles relations et de nouvelles possibilités (…). Nous cherchons généralement des démonstrations bruyantes, de certitudes et de visibilité dans la recherche de ce qui est réel : mais une communauté authentique ne se présente pas de la sorte et ses expressions les plus puissantes émergent souvent de manière presque invisible ».

Pour approfondir ces questions avec nous…

2019, « Jusqu’où les recherches-actions peuvent-elles être citoyennes ? Révéler les épreuves des fabriques du social par une radicalisation de la démocratie », communication au colloque international du GIS Démocratie et Participation, « Localiser l’épreuve démocratique. Assemblages, circulations, imaginaires », 14 au 16 nov, à la MSH Paris nord à St Denis.

2015, ( avec Yves Bonny), “La recherche-action coopérative, une voie contributive aux productions de la société civile”, http://www.participation-et- democratie.fr/sites/default/files/article_souchard-bonny_mars_2015.pdf.

Des références et des sites pour prolonger la discussion…

Les  blogs de Pascal Nicolas-Le Strat et les productions des Fabriques de sociologie http://www.pnls.fabriquesdesociologie.net/

Le réseau du Lisra et les travaux d’Hugues Bazin et du Lisra cf recherche-action.fr/labo-social

Carrel Marion, Loignon Christine, Boyer Sophie, De Laat Marianne, 2017, Les enjeux méthodologiques et épistémologiques du croisement des savoirs entre personnes en situation de pauvreté, praticien.ne.s et universitaires : retour sur la recherche EQUIsanTE au Québec, Sociologie et sociétés, 49 (1),119-142. https://doi.org/10.7202/10428008ar.

De Lissovoy Noah, 2019, Pédagogie de La communauté, article extrait de Anthologie internationale de pédagogie critique, coord. Irène Pereira, édit. du Croquant, pp.193 -210.

Desroche Henri, 1990, Entreprendre d’apprendre – Apprentissage 3, de l’autobiographie raisonnée aux projets d’une recherche-action, Les éditions ouvrières.

Eliasoph Nina, 2010, L’évitement du politique. Comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne, Economica, coll. « Etudes Sociologiques », 2010, 320 p.

Godrie Baptiste, Dos Santos Marie, Inégalités sociales, production de savoirs et de l’ignorance, Sociologie et sociétés, 49 (1), 7-31, http://doi.org/10.7202/1042804ar.

Hermelin Christian, 2009, Acora, Atelier coopératif de recherche-action. Construction collective de savoirs d’acteurs en société, l’Harmattan.

Mauduit Julien, 2011, Susciter la démocratie à partir de l’université : les projets de University Settlement à l’Université McGill, 1889-1939., collection Etudes théoriques, Crises.