Expérimentations collectives

Faire commun : « agir en commun et agir le commun »

Comme d’autres chercheurs-acteurs engagés auprès des mobilisations professionnelles, associatives et/ou militantes, j’utilise volontiers aujourd’hui le terme de commun  pour qualifier tout à la fois le sens, les modalités et les finalités de démarches collectives mobilisatrices.

La référence aux communs nourrit en effet une autre grammaire de l’action publique que celle portée par les dispositifs participatifs institutionnalisés  qui se muent trop souvent en injonction participative.

J’adhère à l’analyse de Pascal Nicolas-Le Strat (2013 et 2014) suivant laquelle le «travail du commun» intègre deux perspectives : agir en commun (coopération, collégialité, autonomie) et agir le commun (capacitation collective, dynamique instituante, pouvoir constituant). Il y a a en effet un enjeu à ne pas dissocier ces deux visées dans les collectifs auprès desquels nous sommes engagée car c’est à cette condition que notre démarche peut s’inscrire dans une orientation démocratique réellement contributive.

Ce déplacement, à partir du concept du commun, soutient une problématisation renouvelée de la notion d’action publique. Les travaux sur ce concept sont notamment redevables à la pensée du philosophe Antonio Negri qui, tout en soulignant l’emprise du biopouvoir dans nos sociétés, argumente que cette forme de contrôle total porte également en germe des espaces de libération qui s’appuient sur les possibles du commun. Il oppose ainsi la transcendance de l’intérêt général à l’immanence de nos pratiques : « “Nous” : ce n’est pas une position ou une essence, une chosedont on a tôt fait de déclarer qu’elle était publique. Notre commun, ce n’est pas notre fondement, c’est notre production, notre invention sans cesse recommencée » (Negri, Revel, 2007, p. 6).

À travers la référence au commun, sont donc impliquées des idées de mutualisation (de projets, de ressources, etc.) et de coopération qui font resurgir sous des formes non traditionnelles la notion de communauté. Il y a aussi un enjeu d’appropriation collective pour déjouer les confiscations et donner un sens partagé, un esprit public à un lieu, un espace, une ressource (Dardot et Laval, 2014). C’est précisément autour de ce travail d’activation du commun que se mettent en réflexion et se mobilisent aujourd’hui des acteurs de la société civile, forts précisément de leurs convictions démocratiques.

Ces collectifs peuvent être considérés comme le siège de petits laboratoires de plein air, développant une activité critique, mus par leur réflexivité, constituant des milieux d’innovation sociale. Ils sont également pris dans une dialectique instituant/institué, au sens où leur critique des « institutions » est aussi nourrie par l’ambition de faire expérience pour instituer d’autres rapports sociaux.

Faire reconnaître un droit à l’expérimentation, un enjeu dans les collectifs engagés dans des dynamiques sociales transformatrices

La référence à l’expérimentation sociale mais aussi à l’innovation sociale, est très présente dans nos sociétés. Ces termes peuvent être associés à la novlangue néo-libérale. Ils suscitent souvent des réactions, particulièrement le terme innovation sociale. C’est un vrai problème aujourd’hui de trouver des terminologies qui font sens commun. Les cultures néolibérales ont grande capacité de recyclage et de détournement de sens de notions, initialement imaginées pour rendre compte de dynamiques propres à la société civile.

Les réactions sont cependant un peu différentes en fonction des cultures nationales, comme au Québec où l’expérimentation et la recherche d’innovations sociales relèvent de pratiques sociales développées au sein de fédérations et associations qui jouissent d’un droit et de financements à l’expérimentation plus explicites et plus ouverts. La reconnaissance plus aboutie du rôle des corps intermédiaires dans la société québécoise explique pour partie ces orientations.

En France la situation reste singulière, du fait d’un Etat-nation qui privilégie une conception de la citoyenneté politique établissant un lien direct entre l’individu, le citoyen, et l’Etat. De fait les allégations de « communautarisme » signent souvent le rejet d’un rôle des corps intermédiaires dans le fonctionnement de notre société. Les expérimentations doivent fréquemment fairel’objet de négociations politiques, de réponses à des appels d’offres, de recherche de financements dédiés. Elles sont aussi très cadrées par une temporalité et par des comités de pilotage ad hoc.

Aussi les expérimentations (mais aussi la référence à l’innovation sociale) suscitent souvent maintes réserves sur les réelles marges de manœuvre des acteurs et sur les risques d’instrumentalisation réciproque : les acteurs souhaitent en profiter pour faire avancer des changements qu’’ils appellent de leurs vœux ; les élus, les responsables ont tendance à privilégier leurs agendas politiques … Sur les terrains, il existe souvent une critique relative aux injonctions à l’expérimentation par le haut lorsqu’elles n’engagent pas nécessairement des transformations substantielles des organisations concernées.

Le terme innovation sociale, tel qu’il est réfléchi et défini aux Québec, renvoie à deux dimensions qui sont stimulantes dans les cycles d’expérimentations et de formations-actions :

– l’innovation sociale désigne d’abord la capacité d’acteurs de la société civile à se mobiliser autour de dimensions qui, de leurs points de vue, font problème. Ils vont s’engager dans un cycle de réflexions-expérimentations pour dégager de possibles pistes d’actions et des changements de postures. C’est un mouvement animé par une recherche de sens, par une recherche d’alternative et où la question de l’utopie (réaliste) , souvent mise à mal dans nos sociétés, peut être mobilisatrice ;

– mais l’innovation sociale désigne aussi la capacité de ces nouvelles propositions à être reconnues et installées dans les organisations et les pratiques sociales. C’est que l’on appelle la dimension instituante des expérimentations sociales.

Cela interroge donc la capacité de nos organisations à reconnaître des mobilisations, constructions, transformations de postures et nouvelles coordinations « par le bas ».

Contrairement aux innovations technologiques, les innovations sociales reposent sur la capacité transformatrice des personnes et de nouvelles compétences collectives acquises. L’innovation sociale se situe moins dans la nouveauté, l’invention (le terme peut être ici trompeur) mais dans la façon dont un réseau d’acteurs va se mettre en mouvement, tester des choses, les réfléchir, les transformer à nouveau etc…. Au fond c’est davantage la dynamique collective qui produit des compétences singulières afin de transformer des réalités sociales C’est en cela que des chercheurs québécois parlent de « micro-espaces publics de coopération ».

Si l’expérimentation est souvent un moment stimulant, sa transformation en innovations sociales, organisationnelles, politiques est plus complexe et suppose d’identifier à l’intérieur des alliés politiques mais aussi d’être en capacité de formuler des argumentaires, d’expliciter les transformations des postures, pratiques et les changements pour les personnes concernées.

Pour approfondir ces questions avec nous …

2020, Jusqu’où les recherches actions peuvent elles être citoyennes ? Révéler les épreuves des fabriques du social par une radicalisation de la démocratie, communication au colloque international du GIS Démocratie et Participation, Localiser l’épreuve démocratique, Paris. Maison des Sciences de l’Homme, Saint Denis.

2019, Pourquoi co-opérer ? Faire émerger le sens d’une mobilisation collective, avec Eleonora Banovich, n°4 –décembre, Agencements, Recherches et pratiques sociales en expérimentation, éditions du Commun.

2018, Expérimentations et tensions autour des questions participatives. Soutenir une politique publique et/ou les publics. Des acteurs de la solidarité internationale et de la coopération à la recherche d’un commun régional en Bretagne, avec Eleonora Banovich, article de synthèse pour le compte de la région Bretagne, CCB Rennes.

2014, Trajectoires d’alternatives et régimes d’innovations sociales. Des mobilisations citoyennes à la périphérie de l’État–providence? dans l’ouvrage dirigé par Jean-Pascal Higelé et Vincent Lhuillier, L’économie sociale et solidaire face aux défis de l’innovation sociale et du changement de société, Presses Universitaires de Nancy.

2013-2015 : co-responsable du projet LASRAC (« Laboratoire social de recherche-action dans la cité »), convention de recherche avec le Conseil régional de Bretagne, programme ASOSC (Appropriation sociale des sciences). Partenariat CCB, ESO, MJC Antipode, association Tout Atout, IUT de Rennes 1.

Coordination du rapport : Des fabriques du social aux nouvelles fabriques du sociologue. La consolidation de laboratoire de recherche-action dans la cité (Lasrac), programme de recherche ASOSC, CCB, Rennes.

2009-2012 : co-responsable du projet LFS (« La fabrique du social ») portant sur l’innovation sociale en Bretagne, convention de recherche avec le Conseil régional de Bretagne, programme ASOSC (Appropriation sociale des sciences). Partenariat CCB, ESO, ARS (Brest), CRES (Chambre régionale d’économie sociale), ARCS (Association rennaise des centres sociaux)-

Coordination du rapport La fabrique du social. Expérimentation et innovation sociale, en partenariat avec la CRES et l’ARCS, programme de recherche ASOSC, CCB, Rennes, 2013.

… et pour poursuivre

Dardot, Pierre, et Christian Laval, Commun: Essai sur la révolution au XXI siècle, Paris, La Découverte, 2014.

Negri, Antonio, Revel, Judith, « Inventer le commun des hommes », Multitudes, n° 31, 2007, p. 5-10.

Nicolas-Le Strat, Pascal, Quand la sociologie entre dans l’action: La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique, Sainte-Gemme, Presses Universitaires de Sainte-Gemme, 2013.

Nicolas-Le Strat, Pascal, « Agir en commun/Agir le commun », texte publié sur le blog de l’auteur, consulté le 1er mai 2004, http//blog.le-commun.fr.