La référence au développement social local (DSL) est à nouveau sur l’agenda des politiques sociales alors que notre modèle de solidarité sociale est questionné.

Comment articuler solidarité et démocratie? Quelle pédagogie sociale pour ces transformations?

Une expérimentation sociale coopérative que nous avons coordonnée et co-animée  avec Laurence Gravel ( La Trame) dans une commune périurbaine rennaise suggère des pistes concrètes et pointe les enjeux de recherches-actions territorialisées mobilisant travailleurs sociaux et société civile.

L'expérimentation sociale coopérative décline autour de  trois notions notre proposition aux personnes qui  nous rejoignent dans cette démarche de DSL.

  • l'expérimentation est présentée comme un moment d’expression de la citoyenneté  par
    la mobilisation et l’investissement dans des sujets qui les concernent à partir d’insatisfactions et afin de trouver les moyens des’en saisir pour une mise en mouvement
  • la référence au social est  argumentée  à partir d’une critique du sens souvent restrictif du terme  à des «problèmes sociaux», a contrario il s’agit de sortir de cet enfermement et d’ouvrir les possibles en reliant plutôt le social à la société ; 
  • la coopération, afin de soutenir la création d’un commun, est dominée par l’attention à l’autre, la recherche d’égalisation des paroles, est présentée comme la pierre angulaire d’une démarche qui permet la participation de tous.

Réfléchir notre place dans les groupes, discuter de la  micro-politique des  collectifs est essentiel pour que s'ouvrent des possibles. De cette expérimentation nous retenons différents enjeux d'une pédagogie sociale éprouvée dans le fils de nos ateliers. 

Pour approfondir ces questions avec nous ...

PDF : La frise de l'expérimentation sociale coopérative

 

Nadine Souchard, 2019, Jusqu'où les recherches actions peuvent-elles être citoyennes? Révéler les épreuves des fabriques du social par une radicalisation de la démocratie, communication au colloque international du GIS Démocratie et Participation, Localiser l'épreuve démocratique- Paris.

Nadine Souchard, Laurence Gravel, (à paraître), Généalogie d'une pédagogie sociale du DSL pour sortir des impuissances d'agir du travail du social. Les enseignements d'une recherche-action coopérative dans une commune périurbaine rennaise.

Prendre positions!

Dépasser l’injonction à la participation et soutenir la construction de
« publics »

La question de la participation des« publics » de l’action sociale est souvent présentée comme une nécessaire et légitime recomposition de notre modèle de solidarité sociale.
Elle est cependant parfois décriée, par certains, comme une nouvelle rhétorique
susceptible de renforcer l’adhésion des populations aux dispositifs dont elles relèvent Pourtant elle laisse place aussi pour des ouvertures démocratiques, des décloisonnements et des expériences sensibles et subjectives, susceptibles de dégager des capacités d’action et des marges d’autonomie nouvelle pour les citoyens. C’est bien cette dernière interprétation qui nous stimule et oriente nos postures et propositions.

Radicaliser la démocratie, soutenir le concernement

Aussi, radicaliser la démocratie consiste, dans mes propositions, à susciter une démocratie en acte dans les organisations ou collectifs que nous accompagnons. En d’autres mots, il s’agit de permettre à la démocratie de se déployer concrètement dans les arènes de vie sociale autour des sujets qui concernent les individus. Si l’on souhaite que les « personnes concernées » contribuent aux débats et agissent sur les questions qui les touchent, il n’est pas suffisant de les y inviter.

Entre autre chose, il est nécessaire que les personnes s’en sentent la légitimité, c’est-à-dire qu’elles conscientisent le lien qui les unit à la question traitée : en quoi ce problème me concerne-t-il ? Qu’est- ce que je peux avoir à en dire ? C’est quoi mon intérêt? Puis, pour que leur parole soit entendue, encore faut-il que leur point de vue soit considéré comme relevant d’un intérêt public et non pas relégué comme un problème strictement privé. Enfin, les personnes qui s’identifient autour d’un même enjeu (c’est-à-dire une communauté d’intérêts), doivent pouvoir se rencontrer pour agir collectivement et pour donner de la voix à leurs propositions.

Ce processus, nous le qualifions «d’émergence des publics», c’est-à-dire l’émergence d’une dynamique sociale à travers laquelle des personnes concernées conscientisent et problématisent leur situation comme relevant d’un problème public. Plus précisément, dans le positionnement de facilitation sociale que nous adoptons, il s’agit de soutenir
les personnes, et plus particulièrement les personnes concernées,  afin qu’elles se constituent comme «public» au sens de J. Dewey,
à savoir comme actrices pleinement légitimes pour réfléchir et agir dans et sur l’espace public. Concrètement, il s’agit de les accompagner dans leurs identifications de ce qui fait problème public, de les soutenir dans leurs enquêtes sociales, de faciliter l’émergence de communs, de favoriser la diffusion de récits publics qui s’élaborent et de les soutenir dans des pistes d’actions pour que des transformations sociales positives s’opèrent. Et, si nous parlons de radicalité démocratique, c’est que selon nous, ces pratiques constituent aujourd’hui une expérience , à bien des égards, atypique dans notre société. 

Prendre en compte les rapports de domination et les injustices sociales

Dès lors que les recherches-actions se situent dans une lecture critique des rapports sociaux, elles doivent se donner pour objectif de rendre saillants des situations sociales
souvent invisibilisées et/ou les dénis de reconnaissance par des propositions d’animation sociale mais, aussi par une éthique du lien
. À ce titre, notre positionnement n’est pas sans proximité avec des courants de recherches issus des critiques post-coloniales et féministes qui dressent le constat de l’importance des inégalités épistémiques et suggèrent quelques pistes pour les prendre en compte dans les démarches de témoignage et plus largement dans les recherches-actions mobilisant des personnes directement concernées.

Pour poursuivre…

Godrie Baptiste, Dos Santos Marie, I(2017), Inégalités sociales, production de savoirs et de
l’ignorance, Sociologie et sociétés,49 (1), 7-31, http://doi.org/10.7202/1042804ar.

Piron, F. (2017). Méditation haïtienne : répondre à la violence séparatrice de l’épistémologie positiviste par l’épistémologie du lien. Sociologie et sociétés, 49 (1), 33–60. https://doi.org/10.7202/1042805ar

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Devenir alliée pour résister aux dénis de crédibilité et soutenir les réassurances

En tant qu’animatrice et facilitatrices sociale, contribuer à la consolidation des
publics consiste notamment à imaginer des modalités de rencontre permettant aux personnes de réellement se sentir légitimes dans le groupe et d’y contribuer à leur juste mesure.

Deux mouvements font diversement références dans le débat public au sujet de la participation des premier.e.s concerné.e.s : d’un côté, les ateliers de croisement des savoirs et l’expérience Zéro chômeur d’Atd Quart Monde très largement médiatisée, et, de l’autre, le plus discret Mouvement du Développement Social Local.  La création d’espaces de confiance, la valorisation de la parole des personnes, qui passe pour ATD par les groupes de pairs, sont centrales pour que les personnes s’engagent dans cette exposition. Cela passe par le développement de postures sociales de facilitateur-trice qui suppose une réflexivité constante sur ses pratiques. La pratique plus radicale et critique du MDSL considère cependant qu’en segmentant des groupes sociaux on prend aussi le risque de pérenniser un ordre social. Pour dépasser cela, ce mouvement se réfère à une pratique cathartique, les Ateliers de l’avenir,  valorisant l’utopie dans  nos sociétés contemporaines (dans un contexte largement décrit de déclin des grands récits)

Ces références sont structurantes de nos pratiques qui restent bien sur singulière car nous faisons, à chaque fois, le pari  d’une expérience collective pour le groupe en devenir et nous-mêmes et non pas simplement la duplication de telle ou telle démarche, si inspirante soit-elle.

 

Fortement conscientes des possibles dissymétries au sein de groupes en formation, nous tentons de nous poser davantage en « alliées » des personnes concernées, même si nous
pouvons considérer que, plus largement, au vu de la singularité de la dynamique
collective qui s’est finalement installée, c’est l’ensemble du collectif qu’il
faut soutenir à des moments donnés. Le terme d’allié renvoie à un vocabulaire largement pratiqué aujourd’hui dans les milieux militants organisés autour de la cause d’un groupe minorisé. C’est sciemment que nous le mobilisons pour restituer une des formes d’implication qui est la nôtre et qui contribue, de fait, à soutenir une politisation des problématiques sociales et du travail social. Elle nous paraît nécessaire à l’exercice d’une solidarité collective et conscientisée.

Pour poursuivre …

Rutger Bregman, Utopies réalistes, Seuil, 2017

Marc Monneraye, Les Ateliers de l’avenir, un laboratoire pour créer ensemble localement, article  consultable sur http://mdsl-developpement-solidaire.com/doc/ateliers_avenir_mdsl.pd