L’inclusion, la participation, la co-construction  et ces petites et grandes transitions qui se dessinent… toute une série de notions et paradigmes en appellent aujourd’hui à un approfondissement de la démocratie dans nos vies. Mais qu’en faisons nous réellement ? A quelles difficultés sommes nous confrontés ? Comment pouvons nous y prendre?

Nos pratiques sont fortement inspirées par la lecture des travaux de Richard Sennett et John Dewey, deux auteurs nord-américains qui ouvrent sur des pédagogies sociales émancipatrices et coopératives tant dans la pratique formative que dans la manière systémique de relier l’action et la recherche. Profondément démocrates et humanistes, ces derniers valorisent fortement l’expérience sociale, le domaine du sensible, les enquêtes sociales … postulant qu’ils construisent notre rapport au monde mais aussi qu’ils sont le socle d’une démocratie ancrée dans la quotidienneté de nos vies. Ces apports tracent dans nos pratiques des recherches de correspondances singulières entre réflexivité et transformation sociale.

Nos propositions visent donc à installer des sphères de débats publics et à questionner les liens contemporains entre démocratie et solidarité.

Faciliter la coopération

Différentes conceptions non explicitées de la coopération se côtoient dans nos organisations sociales. Pour reprendre les termes de R. Sennett (2014), d’un côté une coopération de type politique, qui sert d’horizons à nombre d’acteurs de l’économie sociale (plutôt animés par un réformisme social, engagés dans des stratégies politiques), et, de l’autre, une politique de la coopération comme une disposition éthique évaluée comme très affaiblie dans nos sociétés. Les enseignements des settlement houses*, les pratiques issues de l’imaginaire de la commune… ouvriraient selon Richard Sennett des pistes de réflexion singulières pour distinguer et déplier ce dernier registre qu’il nous paraît essentiel de mobiliser si l’on souhaite sortir d’un certain nombre d’impasses sociales et sociétales .

La réflexion de R. Sennett (2014) est stimulante au sens où elle vient mettre l’accent sur des dimensions souvent invisibilisées de ce que nous nous proposons d’appeler une « démocratie en acte » et qui s’incarne dans des façons d’être en société, des manières d’agir, de communiquer…

Dans sa généalogie de la coopération, il soutient que ce sont les conversations dialogiques, c’est à dire fondées sur une altérité reconnue, un conflit maîtrisé, mais aussi mobilisant sensibilités, empathie, informalité, qui fondent une bonne part de notre vie sociale. Il affirme aussi que « les capacités de coopération des gens sont plus grandes et plus complexes que les institutions ne le permettent ».

Son essai, « Ensemble pour une éthique de la coopération », parfois proche du plaidoyer, est à rapprocher de l’analyse de John Dewey qui appréhende les questionnements, les enquêtes, les mobilisations ordinaires comme construisant non seulement les problèmes publics mais aussi faisant advenir des publics (Zask, 2015). Pour ce dernier la vitalité de nos démocraties politiques serait liée à l’existence de sphères publiques citoyennes autonomes, c’est à dire construisant leur propre espace d’expérimentation et de réflexivité. Pour le dire autrement, sans épreuves localisées de la démocratie point de démocratie politique car ces deux espaces seraient profondément interdépendants.

En cela Joëlle Zask (2015) souligne que, dans la réflexion de J. Dewey, « considérée comme une idée, la démocratie n’est pas un principe de la vie sociale parmi d’autres possibles. Elle est l’idée de la communauté elle-même ». C’est probablement d’ailleurs pour cette raison que selon M. Gauchet (2007), malgré ses limites contemporaines comme régime politique, nous ne parvenons pas à imaginer réellement autre chose.

Pour approfondir ces questions…

Marcel Gauchet, 2007, ( 1ère éd.2004), Un monde désenchanté ? Paris,
Pocket.

Richard Senett, 2014, Ensemble, pour une éthique de la coopération, Albin Michel, 2014 (2012).

Joëlle Zask , 2015, Introduction à John Dewey, La Découverte, col. Repères.

Sur John Dewey on peut réécouter avec plaisir le postcast sur France culture :https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec/avoir-raison-avec-john-dew

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Mettre en correspondance...

Ces réflexions me traversent depuis déjà plusieurs années. Elles constituent à bien des égards des éléments d’une matrice référentielle que je tente de construire et qui, pour la sociologue de formation que je suis, mettent en correspondance des pratiques réputées du registre académique (comme l’enquête, la réflexivité, l’empathie dans les pratiques ethnographiques…) et des pratiques relevant davantage de l’animation sociale au sein de collectifs volontaires (enquêtes mobilisatrices, enquêtes sociales, animation d’espace de coopération, stimulation d’imaginaires….).

Ces dernières ne me paraissent pas en rupture de ma pratique sociologique mais donnent une orientation et un sens à une sociologie de l’action (Nicolas-Le Strat, 2018) qui se veut impliquée, contributive et critique (Souchard, Bonny, 2015-1). La recherche-action coopérative, à laquelle je me réfère, ouvre ainsi des modalités singulières de composition entre l’action et la recherche.

En effet ma pratique d’animatrice-chercheuse est davantage centrée sur la mobilisation sociale et le soutien au processus. Mes contributions sont orientées par la recherche de dispositifs qui nourrissent la coopération et facilitent l’installation de micro-espaces publics. Dans cette pratique, la mobilisation de dimensions de la recherche (mise en forme, soutien à l’organisation des idées, effort réflexif …)  donne accès certes à une compréhension sociale des dynamiques à l’oeuvre mais cette dernière dimension est davantage une conséquence d’une recherche collective qu’une finalité en soi.

La primauté de l’action dans ce type de démarche, la mobilisation singulière de pratiques issues de la recherche et la figure de chercheur-animateur sont proches mais différentes de la recherche-action participative à laquelle se réfèrent certains auteurs (Juan, 2019). Aussi je préfère parler de recherches-actions coopératives qui indiquent la référence centrale à la coopération dans mes accompagnements.

Pour approfondir ces questions …
Maïté Juan, 2019,  les recherches participatives, enjeux et actualités, 23 p. Cf   https://www.participation-et-democratie.fr/system/files/2019-11/Les%20recherches%20participatives%20-%20enjeux%20et%20actualite%CC%81_0.pdf
Pascal Nicolas-Le Strat, 2018 Quand la sociologie entre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artisituqe ou politique, Edit. du Commun, 232 p.
Nadine Souchard, Yves Bonny, 2015-1, La recherche-action coopérative, une voie contributive aux productions de la société civile, consultable ici https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01639046/document
Nadine Souchard, Yves Bonny, 2015-2, Des fabriques du social aux nouvelles fabriques du sociologue . La construction du laboratoire de recherche-action dans la cité, rapport CCB pour le programme de recherche ASOSC,  en ligne sur le site.
 

Dilater la sphère publique

Le « social », qui d’une interrogation historique sur la question sociale s’est depuis structuré en champs (de l’animation sociale, de l’intervention sociale, de l’économie sociale et solidaire…), constitue le principal (mais pas exclusif) laboratoire de plein air au sein duquel je chemine aujourd’hui.

Alors que la visée historique de l’Etat providence était d’offrir les moyens d’exercice d’une citoyenneté politique (Castel, 1995), je constate, comme d’autres auteurs (2015, Purenne), qu’il se déploie de plus en plus sur un double registre : celui du contrôle et de logiques post-disciplinaires tout en appelant à la capacitation des personnes L’hypothèse de l’ouvrage collectif « Tous égaux ! Les institutions à l’ère de la symétrie », se situe précisément dans cet apparent hiatus : « Tout se passe comme si, à mesure que l’égalisation socio-économique était mise en question, l’aspiration à d’autres formes d’égalisation des rapports sociaux se déployait comme à contre-courant de ces tendances avec l’accent mis sur le respect, la non-discrimination, la déstigmatisation, la potentialité et les capacités d’autodétermination de chaque individu » (Purenne, 2015, p.16).

Il s’agit bien sûr de susciter l’adhésion des populations aux politiques menées, comme le suggèrent des travaux contemporains : G. Gourgues analyse la référence à la participation comme une nouvelle gouvernementalité (2016) ; D. Vrancken définit une recomposition de l’Etat providence autour d’un nouvel ordre compassionnel (2010) .

Mais, comme le soutient Marcel Gauchet (2007), je considère aussi que les ouvertures démocratiques contemporaines dégagent des capacités d’action et des marges d’autonomie pour les citoyens. Les recherches-actions coopératives se donnent précisément pour objectif de contribuer à cette dilatation de la sphère publique, c’est à dire de prendre au sérieux les mots de participation, inclusion, co-construction … à partir des ateliers que j’anime.

Pour approfondir ces questions…

Robert Castel, 1995, Les métamorphoses de la question sociale. une chronique du salariat, Fayart , 490 p.

Marcel Gauchet, 2007, Un monde désenchanté, Paris Pocket.

Guillaume Gourgues, 2013, Gouvernementalité et participation. Lectures critiques , Revue Participations, n°6.

Annaik Purenne, Jean-Paul Payet (dir.), 2015, Tous égaux ! Les institutions à l’ère de la symétrie, l’Harmattan.

Didier Vrancken, 2010, Le nouvel ordre compassionnel. De la protection sociale à la solidarité publique, édit. Parangon, 182 p.